Ma première expérience d’interprétariat simultané fut un véritable enfer. Printemps 2005, département de Chiba au musée départemental… Ma partenaire m’a lâchée 10 mn après le début de la prestation en état de panique avancée (c’était elle aussi sa première expérience) et j’ai du me taper les 8 heures restantes tout seul, dans les deux sens, japonais et français. Un vrai traumatisme… Bref, le thème de cette première mission: un colloque de chercheurs sur l’histoire médiévale comparée de l’Europe et du Japon.
En gros, le séminaire tournait autour des comparaisons entre châteaux médiévaux japonais et européens, codes du chevalier et bushido, armements avec la symbolique de l’épée et du katana… Un contenu vraiment intéressant. Mais le problème avec l’interprétariat simultané, c’est qu’on ne se souvient plus très bien de ce que l’on a traduit après coup. C’est dommage par ce que j’aurais sûrement eu bien plus de choses à dire si mes neurones mémoire avaient fonctionné en fonction stockage de données. Mais bon, je me rappelle de la conclusion quand même: énormément de similitudes entre l’histoire des systèmes politiques et des classes guerrières… Tant au niveau de la naissance de la classe guerrière en opposition à un pouvoir central, de sa structuration autour de fiefs indépendants puis de leur union sous la férule d’un « Roi », de la mise en place d’un code de conduite commun permettant de sacraliser la fonction guerrière de commandement, de la symbolique de l’épée comme arme mystique (symbole de la croix chrétienne pour les uns, de l’âme immatérielle pour les autres) et de plein d’autres trucs que j’ai malheureusement oublié.
Sans se limiter à l’ère médiévale, les similitudes socio-historiques entre Europe et japon sont frappantes. L’extraordinaire développement du Japon durant l’ère Meiji (Le Japon fut le seul pays d’Asie et même dans le monde, ayant réussit à suivre les pays européens dans leur développement industriel et colonial) se basait ainsi sur 2 phénomènes majeurs partagés avec l’Europe.
- La naissance d’une classe guerrière dominante ayant supplanté les gestionnaires de l’empire pour prendre le pouvoir et imposer ses valeurs. Au Japon, elle nait à la fin de l’époque de Heian (12ème siècle), à peu de chose près (1 ou 2 siècles quoi…) au même moment qu’en Europe.
- La naissance d’une bourgeoisie forte durant l’époque d’Edo (17ème/19ème siècle) soit au même moment que dans la majeure partie des pays de l’Europe occidentale, ayant donné naissance à quelques unes des plus grandes maisons de commerce et Zaibatsu (Mitsui, Sumitomo) perdurant jusqu’à nos jours.
Ce n’est donc pas un hasard si le Japon fait aujourd’hui parti des pays industrialisés, ce n’est pas un hasard s’il a mené une politique coloniale l’ayant conduit dans les méandres sanguinaires de la politique mondiale et ce n’est pas un hasard non plus si, à l’instar de nombreux pays européens, il entre maintenant dans une douce décadence en laissant la place à d’autres pays qui eux, n’ont pas suivi la même voie, d’autres pays qui sont peut-être plus adaptés aux mouvements de l’époque, aux nouvelles technologies et à « l’air du temps »… Le Japon a suivit l’Europe dans son expansion mondiale, il la suivra également dans sa chute.
Quant à la question, cruciale s’il en est, de savoir qui est le plus fort entre le chevalier normand en armure de plates brandissant son espadon et le samurai de Kamakura en armure de cuir bouillie et cotte de mailles assortie jouant du katana… Je ne crois pas que la question ait été abordée durant ce colloque très sérieux, mais à mon avis, il n’y a pas de doutes: le samurai pète les dents au normand.