Unbreakable

Posté par tokyomonamour le 25 décembre 2011

Mais qui finira par avoir la peau de l’économie nippone?

1) L’éclatement de la plus gigantesque bulle immobilière du siècle dernier (1989, c’est l’époque où le PIB Californien valait à peine les quelques hectares de terrain du palais impérial de Tokyo!)?

2) 20 ans de déflation?

3) Une bourse divisée par 4 en une génération (40 000 points en 1989/ 8700 au jour d’aujourd’hui)?

4) Un séisme de magnitude 9 qui ravage tout le nord du pays, 20 000 morts et une facture de reconstruction de 20 mille milliards de yen ?

5) Une catastrophe nucléaire Tchernobylienne causant le déplacement de 150 000 personnes et une contamination alimentaire à l’échelle du pays?

6) Un choc Lehman?

7) Deux chocs Lehman, saupoudré d’un zest de sauce grecque?

8 )Un yen au plus haut de l’après guerre alors que la croissance du pays reste toujours tirée par les exportations?

9) Une probable implosion de la première zone économique du monde?

Vous avez répondu « oui » à l’une de ces questions? Perdu! Et inutile de retourner lire vos classique d’économie pour découvrir le pourquoi, du comment, c’est impossible! Comme Bruce (ici dans sa dernière pub nippone façon « Lost in translation ») dans le film eponyme, l’économie japonaise est… incassable.

Et c’est pareil dans le secteur immobilier!

Après 3 mois catastrophiques et des chiffres d’affaire divisés par 3 ou 4, figurez-vous que mon département à réussit à atteindre ses objectifs de vente en redressant la barre sur les mois de juillet, août et septembre. God damn it!!! On ne sait toujours pas quand la prochaine réplique sérieuse pointera son nez, ni quelle est la gravité exacte des hot spots à Tokyo, ni quelles seront les conséquences de la paupérisation et du vieillissement de la population, sans parler de la dette publique! Et pourtant la vieille bique nippone de la consommation résiste à tout.

Certes, la dimension du marché intérieur, l’épargne des ménages, la richesse accumulée depuis un demi-siècle… Autant de facteurs matériels qui doivent être pris en compte. Mais comme toujours, ils ne sont pas déterminants. Car si le support d’une économie, c’est l’infrastructure matérielle, le support de l’infrastructure elle-même, ce sont les hommes, en l’occurence pour le cas qui nous importe, les japonais. Et les bougres bossent, crénom de nom!

L’économie nippone qui tient la route dans la tourmente? Une situation qui ne m’étonne plus. La raison n’est pas à rechercher dans mes livres d’économie, elle est à chercher dans les livres détaillant la science des organisations et le fonctionnement des masses humaines.

Le Japon est un pays dont la société n’est ni tournée vers la recherche de l’optimisation économique ni vers la recherche du bonheur: elle est fondamentalement tournée vers la gestion de crise.

Et c’est en temps de crise, comme maintenant, que la société nippone montre toute sa force. Comme une armée, dont toutes les divisions doivent continuer de fonctionner en temps de guerre, la société nippone est faite pour continuer à assurer toutes les fonctions de base, qu’elle que soit le type de crise: financière, militaire, énergétique ou nucléaire.

Un type de société qui requiert une éducation finement étudiée et un fort conditionnement de ses membres: ardeur au travail, solidarité face au danger, discipline à toute épreuve et esprit de groupe sans faille. Le salary man, c’est le hussard des tranchées, la piétaille que l’on envoie au front pour sauver la patrie, et qui, généralement, obéit sans sourciller.

Ah! Que ne donneraient pas les gouvernants européens pour avoir un tel peuple sous leur direction!? Un peuple qui accepte la rigueur, la baisse des salaires, la fin de l’emploi à vie, un peuple qui ne cause ni émeute, ni jacqueries ni fronde sociales! Vous l’aurez compris, les japonais sont un peu les allemands de l’Asie, sauf qu’ils ont eu la sagesse de ne pas se coltiner  les Philippines ou le Vietnam dans une sphère de coprospérité asiatique qu’ils auraient, de toute façon, été incapables de gérer par manque de flexibilité culturelle… Un peu comme les allemands je vous dis!

Ce qui est bon pour le pays n’est cependant pas nécessairement bon pour les individus. Un paradoxe que les nationalistes de tout poil n’ont pas toujours la clairvoyance de remarquer.

Par ce que si le Japon résiste à tout, les japonais de base eux, s’enfoncent dans un obscurantisme culturel et intellectuel malheureusement de plus en plus prégnant, dont la condescendance marquée envers leurs voisins asiatiques n’est que la manifestation la plus voyante. Faire des affaires avec les chinois, apprendre éventuellement leur langue, oui, mais essayer d’en faire des partenaires, ça non! Partenariat signifie confiance, et c’est clairement le facteur manquant de l’équation. Je le vois tous les jours dans mon travail.

Il existe néanmoins des contre exemples, car une fracture culturelle est en train de diviser le Japon: des entreprises et des individus globalisés, j’entends par là aptes à comprendre les subtilités des autres cultures et à nouer des relations sincères avec leurs représentants, et un Japon replié sur lui-même, composé d’une horde de veaux (une similitude avec notre bonne France peut-être) passifs et satisfaits de leur sort.

Un système de gestion de crise est un système stressant, qui met ses membres sous pression permanente, au travail, dans la famille, sous le regard des autres. Bien pour lutter contre les catastrophes de toutes sortes mais pas toujours idéal pour l’épanouissement des Hommes.

Manœuvrer sa barque dans cet océan de contradictions n’est pas toujours de tout repos, mais une chose est sûre: c’est un défi passionnant à relever.

Merii kurisumasu!

5 Réponses à “Unbreakable”

  1. Yves dit :

    Au plaisir de te lire… Je me méfie de tous les clichés … Japonais travailleur ? Tout dépend de la définition de travail: temps passé, quantité de décisions prises, qualité des décisions prises, courage des décisions dans l’intérêt du court terme ou du long terme, intérêt du groupe ou du consommateur, etc. Bref, je me méfie de toutes les études économiques sur le sujet. L’observation sur le terrain comme tu le fais, est mon meilleur outil d’évaluation de la solidité du système.

    A propos, l’emploi à vie disparaît progressivement et de nombreux jeunes japonais partent prendre une offre d’emploi à Bangkok ou ailleurs en Asie plutôt que choisir un arbaito à 800Y/h à Tokyo … C’est une certaine sorte de flexibilité, la constatation que le Japon est un pays comme un autre.

    Bonne continuation, a+. Yves

  2. tokyomonamour dit :

    Bien sûr qu’il faut se méfier des clichés!

    Je constate néanmoins que la plupart des clichés sont trompeurs dans leur ampleur plus que dans leur sens profond, car il y a souvent une base véridique à la plupart, une base certes déformée par les préjugés des observateurs mais bien souvent réelle, comme c’est, à l’aune de mes expériences du moins, le cas pour bon nombre d’aspects du Japon…

  3. Momix dit :

    Encore une fois, un article passionnant avec quelques perles de réflexions fort intéressantes, par exemple :
    - L’idéal de la société japonaise : l’efficacité en temps de crise.

    On connait bien la notion, mais je l’ai rarement vue formulée de la sorte. Est-ce que la société japonaise privilégie le groupe sur l’individu dans le but de bien gérer les crises ? Cette mentalité est-elle donc imprégnée dans les japonais depuis des siècles ? Est-elle mise en péril par la globalisation des valeurs d’individualisme à l’occidentale ?
    –> Ceci m’interpelle d’autant plus que, suivant de près la révolution en Tunisie depuis un an, et voyant le pays traverser une crise économique et sociale, je suis abasourdi par le manque d’esprit collectif et l’égoïsme primaire dont peuvent temoigner certains de mes compatriotes. J’en arrive à me demander si l’éducation est réellement capable de pallier à ce genre de comportement sur le long terme.

    Dans tous les cas, pour moi, le Japon continuera à être un modèle dans certains aspects de sa société !

  4. TVIP dit :

    Analyse pertinente. Ceci dit je ne suis pas si optimiste si la tendance continue comme ça. Certes il n’y a pas (et n’aura pas) de fracture nette et brutale comme dans d’autres pays mais cela se manifeste d’autres manières qui sont bien plus subtiles mais tout aussi violentes si on remet ça à l’échelle japonaise.

    Pour l’instant tout est fait pour faire tenir tant bien que mal la façade qui cache un intérieur rongé mais si rien de tangible n’est fait ça ne présage rien de bon. C’est un peu comme mourir lentement mais surement.

    La chose qui m’a le plus choquée cette année (hors séisme et tout ce qui y est lié) est de voir les sans abris gagner carrément les artères des quartiers résidentiels, non pas pour collecter canettes et cartons comme d’habitude mais carrément pour y dormir, ils ne se cachent même plus. On remet ça à l’échelle japonaise c’est un phénomène extrêmement violent. Et c’est en 1 an de temps seulement. Des gens mendient sous couvert dans la gare de Shinjuku. Phénomène très très marginal certes mais là encore, inimaginable il y a peu. Les émissions apprenant aux gens où trouver des denrées pas chères ou comment vivre (survivre) avec rien du tout se multiplient. Où est donc passé le Japon du plus c’est cher plus c’est bien? Certaines sociétés ont réussi à sauver les meubles mais pour combien qui ont dû mettre la clé sous la porte? Le Japon commence sérieusement à perdre son leadership dans des secteurs où il était seul maître à bord. Le développement des économies souterraines grâce entre autre à Internet….bref la liste est très longue.

    Tout le monde fait comme si de rien n’était mais petit à petit l’oiseau fait son nid. Que la société de consommation se porte bien rien d’étonnant, il est reconnu depuis longtemps qu’en temps de crise les gens veulent se faire plaisir. Et dans une société comme le Japon où l’on existe de part ce que l’on possède, ne plus consommer c’est l’équivalent de mort. Les gens qui ne peuvent pas consommer ici sont exclus ou s’auto excluent de facto. Le moral des japonais, ceux qui ont connus toutes les tragédies depuis la guerre disent que c’est l’équivalent de l’après guerre voir pire pour ceux qui sont dans les zones sinistrées. Des gens se sont rassemblés pour protester et prendre les choses en main, évidemment pour nous occidentaux ce sont des mouvements dérisoires mais pour les japonais c’est du quasi jamais vu.

    Donc oui le pays a mieux résisté que prévu, avec un autre pays ça aurait pu être beaucoup plus dramatique, mais il y a aussi un effet arbre qui cache la forêt. Ce ne serait pas la 1ère fois, on l’a déjà vu ailleurs. L’Etat s’est lancé dans des politiques hasardeuses et très couteuses, attendons de voir l’impact sur le pays.

    Un article qui vient de sortir parlant des éventuelles réformes.
    http://www.lesechos.fr/economie-politique/monde/actu/0201842845523-tokyo-use-la-crise-europeenne-pour-pousser-ses-propres-reformes-275226.php

    En parlant d’arbre qui cache la forêt, Tepco a tenu parole, le refroidissement des réacteurs d’ici la fin de l’année, mais voilà aussi ce qui se passe à l’intérieur et qui va encore engendrer des problèmes par la suite:
    http://www.youtube.com/watch?v=rzLTS7mZkKY

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